Faire du logiciel anticapitaliste
J'ai un gros problème avec l'open-source. C'est que même si le code est libre, un projet peut toujours être dirigé par une grosse boîte ou même par un freelancer.
Les 2 ont un intérêt financier dans le projet (le fournir en service, convaincre des boîtes de financer le développement) et donc influenceront le projet dans leur intérêt plutôt que celui de ses utilisateurs. Particulièrement ceux qui ne peuvent pas payer ou lui donner de leur temps. Implicitement, ce sont les utilisateurs les plus marginalisés.
Et plus gravement, vous avez vu ce qu'il se passe avec le capitalisme ? Vous avez vu la merde dans laquelle on est ? Si un ingénieur à Google voit un projet sur lequel j'ai travaillé, je veux que ça lui fasse perdre son temps. Si une IA avale mon code, je veux que ça l'empoisonne. Je veux, au minimum, que la moindre ligne que j'écris (hors de mon propre emploi) n'arrive jamais dans un produit ou service commercial. Comment on fait ça ?
LES PLATEFORMES ET LES LICENCES
Déjà, on abandonne GitHub (d'ailleurs, par pitié, quittez GitHub, allez sur Codeberg ou quelque chose). Mais une fois sur Codeberg, les termes d'utilisations sont clairs : on ne peut pas y héberger des projets qu'on restreint aux utilisations commerciales. Je comprend ce choix, parce que ça évite qu'une boîte utilise Codeberg comme son dépôt personnel, et parce qu'il n'y a pas de base juridique pour interdire un usage commercial d'un logiciel open-source. Donc, dans la pratique, un ingé à Amazon peut toujours sourcer des trucs sur Codeberg, et Twitter peut y financer des projets et prendre leur contrôle. Ça, ça fait vraiment chier.
C'est peut-être le moment d'admettre que ce que je veux n'est pas de l'open-source. Disons que je préférerai une licence qui interdit les usages non-commerciaux, qui serait donc non compatible avec la GPL et non open-source. Une licence à objectif anticapitaliste. Et ça existe déjà, mais... Le Ctrl+C Ctrl+V reste facile et gratuit. Quand t'as rien, même avec une licence, comment faire quelque chose face à une boîte qui utilise ton travail ?
LE LOGICIEL NON UTILISABLE (commercialement)
Une alternative que je vois, c'est d'écrire des logiciels qui ne peuvent pas être utilisés commercialement. Si c'est nécessaire, ça me va. Ici, la licence a moins d'importance puisque c'est la nature du logiciel qui empêche son utilisation commerciale.
Et en vrai, c'est exactement ce que je recherche : des logiciels spécifiques, impossibles à sponsoriser, construits pour les utilisateurs. Au point que ces logiciels ne peuvent plus devenir des produits.
Les logiciels comme ça, il en existe déjà des tas !
PAR EXEMPLE
Vous connaissez reseaumutu.info ? C'est un réseau de sites d'infos locales à gauche, où chacun peut proposer des articles anonymement. Ça remplace les réseaux sociaux qui sont de moins en moins accessibles, c'est une alternative aux journaux de plus en plus biaisés à droite, et l'anonymat empêche de lancer sa carrière sur ces sites.
Évidemment, ça demande de la confiance envers leurs admins. Tout comme Mastodon, comme Discord et comme les RS. Donc bon.
reseaumutu.info utilise SPIP, un système de publication créé par le collectif minirézo en 2001 dans le but de défendre le web indépendant. Les conditions de sa création et de son développement définissent ses caractéristiques : fait par des libristes donc licencié en GPL ; fait par un collectif donc permet de publier avec plusieurs comptes sous un seul nom voire anonymement ; fait par des français qui travaillait dans un domaine anglophone donc ça gère le multilinguisme ; fait pour faciliter l'expression en ligne donc son IHM est conçue pour la facilité d'emploi.
SPIP n'a pas de plugins premium. En scrollant dans la liste des sites l'utilisant, y'a bien quelques entreprises et blogs persos, mais la majorité sont des associations. Avoir un espace comme ça pour une asso ou un collectif, c'est vital. Si individuellement les RS c'est l'enfer, au moins ils sont fait pour cette utilisation. Les assos doivent s'y faire d'avoir un seul mot de passe pour tous les membres, qui ont tous accès au compte entier. Donc voilà. Une asso à but non lucratif peut pas forcément se payer un compte pro sur les RS, ou peut s'opposer à financer les GAFAM.
Donc voilà, l'enjeu c'est pas juste d'aller chacun sur Mastodon, qui reproduit largement Twitter en vrai, et d'ouvrir son blog dans son coin (lol, autocritique ?), mais aussi de construire des logiciels et des services libres conçus pour remplir des besoins concrets : comme l'accès à des infos locales de gauche pour les gens, et des plateformes d'expression libres et accessibles pour les collectifs. Y compris si c'est pas des gros geeks.
RÉFÉRENCES ET LECTURE SUPPLÉMENTAIRE
- I don't want my software to kill people, par Ben Werdmuller (anglais)
- Discussion à propos de I don't want my software to kill people sur lemmy.rhymelikedi.me (anglais)
- Towards A Cooperative Technology Movement, par le collectif Cooperative Technology (anglais)
- Some Software Licenses I Like, par apropos (anglais)
- The Anti-Capitalist Software License, par Ramsey Nasser et Everest Pipkin (anglais, traduction française en bas de page)
- Post-Open Source, par boringcactus (anglais)
- Comment protéger le logiciel ouvert CoopCycle de la prédation capitaliste? par l'association CoopCycle (français)
- No Commercial Use, par Matthew Graybosch (anglais)
- Twitterlike is a Bad Shape, par Coyote (anglais)
- SPIP, un système de publication pour l’Internet (français)
- Pourquoi je publie sous une licence non libre ? par Émy (français et anglais)
Soyez content que le titre soit pas "L'open-source est conçu pour nous niquer"